Enquête Ugict-CGT : les travailleurs se sentent insuffisamment protégés et parfois bafoués

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Le syndicat Ugict CGT a interrogé 25000 travailleurs durant le confinement. État des lieux d’un travail à distance ou sur site encore difficile, y compris pour les managers. Selon les répondants, les précautions demeurent insuffisantes et l’anxiété domine pour beaucoup. Certaines règles du chômage partiel ou de temps de travail seraient même bafouées. (Image Pixabay)

Du 8 au 24 avril 2020, le syndicat l’Ugict-CGT (Union générale ingénieurs, cadres et techniciens CGT)  a mené une enquête en ligne sur les conditions de travail et d’exercice de la responsabilité professionnelle durant le confinement : TrEpid ou Le travail sous épidémie. Les 25 000 réponses exploitables (lire l’encadré méthodologique) aux 100 questions de l’enquête reflètent la façon dont les travailleurs vivent leur situation professionnelle durant cette crise.

Le syndicat a mis un accent particulier sur le télétravail et un autre sur les managers. Ces derniers, comme leurs équipes, estiment que les risques demeurent très importants et les mesures de protection insuffisantes. Et qu’ils soient en télétravail ou sur site, beaucoup souffrent de maux physiques ou psychologiques. Des abus ressortent également de l’enquête, qu’il s’agisse de travailleurs en chômage partiel contraints par leur hiérarchie de travailler ou d’employés et de managers poussés à appliquer des consignes inappropriées selon eux.

Employés et ouvriers majoritaires sur site et en chômage partiel

Depuis le début du confinement, la proportion de cadres d’un côté, et d’employés et d’ouvriers de l’autre, parmi les télétravailleurs est quasiment la même : 38% et 37%. Mais sans surprise, les seconds représentent près de deux tiers des travailleurs qui se rendent sur site contre seulement 16% pour les cadres. Ils comptent aussi pour plus de la moitié des chômeurs partiels et de la population dans une « situation autre d’inactivité ». Les professions intermédiaires (infirmières, assistantes sociales, professeures des écoles, commerciaux, comptables, contremaîtres) représentent environ un quart de la population de chaque catégorie (télétravail, sur site, chômage partiel, autre inactivité).

Peur pour son emploi et augmentation de la charge de travail

La situation conduit un tiers des sondés à craindre pour leur emploi. Une proportion qui grimpe à 47% chez les ouvriers et atteint la moitié voire plus dans l’audiovisuel et le spectacle, le livre et la communication, le textile. 56% des salariés en chômage partiel ont déjà perdu des revenus. 3% seulement des travailleurs sur site en ont gagné et 14% d’entre eux ont même vu leur revenu chuter.

Les encadrants, ou managers travailleraient 44h30 en moyenne. Selon eux, la charge de travail aurait augmenté de 39% contre 28% pour ceux qui n’ont pas de responsabilité d’encadrement. Les métiers les plus touchés par ce phénomène sont dans l’ordre décroissant, les journalistes, la santé, l’agroalimentaire, le commerce, les banques et assurances. Un tiers des managers ont plutôt moins de charge de travail, en particulier dans la fonction publique, à l’exception de la santé.

Les femmes en première ligne

Parmi les parents d’enfants de moins de 16 ans qui continuent à travailler, 43 % des femmes et 26 % des hommes disent passer plus de 4 heures supplémentaires par jour à s’occuper de leurs enfants. C’est le cas de 47% des télétravailleuses. Le sondage confirme des tensions accrues dans les couples en télétravail ou au chômage partiel ensemble (28%).  Parmi ces répondants, 14% évoquent des violences physiques. Selon Ugict CGT, « pour les télétravailleuses, la responsabilité de l’employeur peut être directement interpellée alors qu’aucune mesure de prévention n’est mise en place. »

Un tiers des salariés en chômage partiel, contraints de travailler

Le syndicat pointe, sans pourtant donner de chiffres issus de son sondage, un « non-respect du droit du travail pour les salariés travaillant sur site sans mesures de protection suffisantes et pour les télétravailleurs sans prise en charge de leurs équipements de travail ni respect de leur temps de travail. Mais plus grave, 31% des salariés en chômage partiel ou arrêt maladie affirment avoir dû continuer à travailler malgré le chômage partiel total ou l’arrêt maladie. 10 % d’entre eux déclarent l’avoir fait souvent ou tout le temps. « Ceci est illégal et s’apparente à du travail au noir, » rappelle le syndicat.

Près de deux tiers des travailleurs sur site sont des employés et ouvriers. Plus d’un tiers ainsi qu’un tiers de cadres sont en télétravail (source Ugict CGT)

Une prise de risque encore très importante sur site

13% de ceux qui travaillent en présentiel s’estiment vulnérables selon les autorités sanitaires et un quart cohabitent avec des personnes vulnérables. Il s’agit principalement d’employés des activités postales et de télécommunications, de l’agro-alimentaire, du ferroviaire, des industries chimiques, et bien sûr de la santé et de l’action sociale. Pour ceux qui doivent se rendre sur leur lieu de travail, le risque est bien réel et la prévention réduite selon les réponses au questionnaire. Quatre sondés sur dix doivent se rendre sur des lieux où se sont trouvés des malades du Covid-19. Deux tiers déclarent manipuler des équipements et des objets potentiellement contaminés. 60% disent voir plus de 6 collègues par jour et un sur cinq en côtoie même plus de 20. Des risques qui concernent la plupart du temps davantage les femmes et les ouvriers et employés.

Un tiers des personnes interrogées déclarent que leur employeur n’a pas mis en place de distance de sécurité d’au moins un mètre entre les personnes. Ils sont 45% chez les encadrants. La même proportion estime ne pas disposer de moyens de désinfections d’objets souillés (55% des encadrants). Quatre sur dix n’ont ni masques ni gants en quantité suffisante. Un constat confirmé par 62% des encadrants.

La moitié des ouvriers et employés travaillent « la boule au ventre »

Seul une personne sur cinq considère être totalement protégée par les mesures prises par son employeur. La mise en place d’arrêts maladie préventifs pour les salariés vulnérables, l’éloignement des salariés malades, concernent seulement 48% et 27% des travailleurs interrogés. Trois salariés sur dix ayant continué à travailler sur site estiment que leur activité n’est pas ou peu essentielle en période de crise sanitaire. Ils sont 43% (49% chez les employés et ouvriers) à partir la « boule au ventre ». À noter qu’en plus des risques sanitaires, 16% des répondants subissent des agressions verbales et un sur trois est contraint de calmer d’autres personnes ou de résoudre des conflits.

Deux tiers des télétravailleurs ne le pratiquaient pas avant la pandémie

Les réponses à l’enquête concernant le télétravail confortent le sentiment général de plongée brutale dans un mode d’organisation peu utilisé jusque-là. Deux tiers des télétravailleurs du sondage ne le pratiquaient pas avant l’épidémie. Même chez les cadres, cette proportion reste de 62%. Au total, deux tiers ont été accompagnés pour l’équipement matériel et contactés régulièrement par leur hiérarchie. Un quart n’a bénéficié d’aucune mesure dans ce cadre.

L’Ugict CGT en profite pour rappeler que le Code du travail prévoit l’obligation générale de prise en charge du matériel et de l’équipement professionnel, l’obligation de mise en place d’un droit à la déconnexion et l’obligation de définir les plages horaires durant lesquelles les salariés doivent être joignables. Environ un salarié sur cinq a été aidé sur ces deux derniers points.

Comme d’autres études l’ont déjà révélé, un répondant sur quatre n’a pas d’endroit calme pour télétravailler, la moitié ne dispose ni de mobilier ni d’équipement adapté. 81 % des télétravailleurs gardent aussi leurs enfants (cela concerne 87 % de femmes, 76 % d’hommes).

Un tiers de répondants en anxiété inhabituelle, 44% avec des douleurs physiques

L’Ugict CGT s’est aussi intéressé aux risques psychosociaux engendrés par la pandémie et ses conséquences. D’autres enquêtes ont déjà pointé du doigt la dégradation de la santé mentale des travailleurs. Nous avions détaillé les résultats du sondage du cabinet Empreinte Humaine, dans EnjeuxRH qui dénombrait 44% de salariés en détresse psychologique. Ils sont 35% de répondants de l’enquête du syndicat à éprouver une anxiété inhabituelle selon l’enquête du syndicat et 44% à ressentir des douleurs physiques inhabituelles. L’isolement, la surcharge de travail, l’infobésité, la perte de sens ou l’application contrainte de consignes jugées inappropriées ou contradictoires font partie des sources de stress.

Les mesures mises en place dans les entreprises des télétravailleurs interrogés (source Ugict CGT)

Management de proximité, l’exacerbation des tensions classiques en télétravail

L’enquête s’intéresse en particulier aux difficultés des managers d’équipes en télétravail. 33% ressentent de l’anxiété et 41% des douleurs physiques. Le manque d’échanges et d’information avec le reste de l’entreprise pèse. Un quart regrette cette absence de communication avec sa hiérarchie, sauf pour les consignes, et près de la moitié, avec les équipes. Des conflits éthiques éclatent, par exemple. Comme le détaillent les analystes de  l’Ugict CGT : « les tensions classiques pour le management de proximité sont ici exacerbées par le télétravail.  Habitués à composer entre des consignes et un travail normé d’en haut et les besoins de terrain, les managers s’appuient sur la proximité avec leurs équipes pour se créer des marges de manœuvre et contourner les consignes inappropriées. Le télétravail fait exploser ce travail humain quotidien et contribue à standardiser les exigences, les consignes et le management. »

L’encadrement plus sévère que les employés

Le syndicat a prêté une attention particulière aux réponses de l’encadrement vis-à-vis des mesures mises en place dans l’entreprise. Plus de la moitié considère que la poursuite d’activités en présentiel constitue un risque de contamination de salariés ou de la population. Trois sur dix estiment qu’il serait possible de limiter davantage ce travail en présentiel. Sur le télétravail, ils sont plus sévères encore que leurs équipes. Si un tiers confirme la mise à disposition du matériel idoine, 80 % pensent que son employeur n’a pas mis en place de droit à la déconnexion et autant qu’il n’a pas défini de plages horaires précises pour joindre les salariés.

Une forte pression hiérarchique à l’hôpital

Si le niveau d’encadrants déclarant avoir subi des pressions ou des consignes inadaptées demeure à un faible niveau de 14 %, le taux monte à 41 % dans la fonction publique hospitalière ! Enfin, le syndicat se dit préoccupé par face aux 80% de managers qui pensent que leur responsabilité n’est pas engagée en cas de problème.

L’Ugict CGT rappelant qu’il n’est pas rare que leur responsabilité soit engagée devant les tribunaux.

L’accompagnement et le relais qu’ont constitué les représentants du personnel – un constat récurrent auprès des DRH interrogés par EnjeuxRH – se reflètent aussi dans les chiffres. Même si l’éloignement des salariés a compliqué la communication, la moitié d’entre elles disent avoir été consultées et 55% confirment que leurs propositions en matière de prévention et de protection des salariés ont été prises en compte. 41% des représentants du personnel ont néanmoins eu un désaccord avec la direction sur le maintien de certains salariés sur site et la moitié sur les mesures de prévention.

60 propositions de l’Ugict CGT

Le syndicat égraine une liste de 60 propositions consécutives à ces constats. « La reprise ou poursuite de l’activité économique doit être conditionnée à la mise en place d’un solide dispositif de protection, » assène-t-il ainsi. Il réclame un bilan du télétravail tel que pratiqué durant le confinement , généralisé et hors de tout cadre négocié, et conditionne sa poursuite à des négociations avec tous les employeurs. Il voudrait un droit d’alerte suspensif, un droit à l’information et un droit d’alternative pour les encadrants, des moyens pour repenser le travail en présentiel, supprimer les open spaces, etc. D’autres propositions, plus larges, visent à protéger « nos entreprises et notre industrie » et reprennent des réclamations plus globales comme la protection vis-à-vis des fonds vautours, l’encadrement par les CE des rachats d’actions, un impôt sur les sociétés allégé pour les PME et alourdi pour les grands groupes, etc.

Emmanuelle Delsol

 L’Ugict-CGT a conduit une enquête en ligne sur les conditions de travail et d’exercice de la responsabilité professionnelle durant le confinement « Le travail sous épidémie (TrEpid) »

  • 34 000 réponses de tous statuts et secteurs professionnels dont une majorité de non-syndiqués, ont été recueillies en ligne entre le 8 et le 24 avril, dont 25000 exploitables
  • 100 questions sur l’ensemble des situations, télétravail, travail en présentiel ou arrêt d’activité (les questionnaires ont été rendus publics via les réseaux du syndicat et par voie de presse

 

Le syndicat prévient. L’enquête n’ambitionne pas de rivaliser, faute de moyens scientifiques, avec les chiffres de l’Insee ou des ministères. Mais pour respecter une méthodologie la plus scientifique possible, elle a été « construite et analysée avec les statisticiens professionnels de la Dares et de la Drees du syndicat CGT des ministères sociaux pour garantir une démarche scientifique rigoureuse. »

Des biais de représentation des genres, des catégories socioprofessionnelles, du nombre de syndiqués, etc. par rapport à la population française ont été corrigés avec des méthodes de redressement de l’échantillon. Il n’en va cependant pas de même de ceux sur la situation des sondés : télétravail, activité partielle, travail sur site, etc. puisqu’il n’existe pas de comparaison. « Concernant cet aspect, l’enquête est donc représentative sur chacune de ces populations séparément, mais pas sur la population entière. […] Les analyses ont plutôt intérêt à privilégier des analyses séparées par situation de travail, sans tenter de décrire l’ensemble de la population. »

 

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